En clôture de la Fashion season les déesses rendent hommage à l’avant - dernière campagne de Marc Jacobs pour Louis Vuitton et à Lauren Bastide

 S’il en est qui ont décidé de passer la journée en nuisette comme les filles de la pub Louis Vuitton, moi j'ai décidé d'adopter la tenue de la seule soubrette de la même pub.

Ça tombe bien, dans la petite station balnéaire où je passe une semaine de vacances printanières, se trouve une école hôtelière… Et donc une boutique où l'on peut dénicher les uniformes correspondants à ces beaux métiers.

Certes, la vendeuse m'a regardée d'un drôle d'œil quand j'ai fait mon achat, style vous avez un peu passé l'âge d'aller à l'école, mais bon…

Ce matin, je me lance.

8H32 : « t'es sûre de toi ? » me lâche mon mari. Pas vraiment, mais si je veux pouvoir un jour écrire des articles funs comme ceux des filles du ELLE, faut c’qui faut !

9H : je fais quelques courses au supermarché du coin. Quand les autochtones me dévisagent je la joue employée modèle. Y’a un château dans le coin. Avec un peu de chance, ils croiront que je bosse là-bas. De la vraie chance, hein, car les comtes de la région n'habitent plus leur ruine depuis belle lurette.

9H42 : je me gare sur le parking à l'entrée de notre ruelle. La voisine me prend visiblement pour l'employé du Spar local. « Ah, ben c'est pas trop tôt que vous me livrez ! » qu’elle me lance.

9H43 : je m'apprête à lui répondre que je livre rien du tout, que déjà elle râle. « Ah, mais, non ! C'est pas du tout cette sauce tomate que j’achète! Ni ces pâtes là ! Rapportez-moi tout ça au magasin, mon petit, moi je paie rien ! »

9H45 : elle examine un peu plus le contenu du carton que je tiens entre les mains. « Bon, je prends les deux boîtes d'ananas au sirop, comme ça au moins, vous ne vous serez pas déplacée pour rien. Mais faut me rapporter le reste de mes courses vite fait ! »

9H46 : elle me détaille soudain des pieds à la tête. « Y z’ont quand même pas besoin de vous affubler comme ça pour me porter les courses, on dirait plutôt que vous venez faire le ménage chez moi. J'espère que ça ne me coûte pas plus cher si vous venez en uniforme, hein ! Votre collègue, elle venait en jean, elle. Le jean, c'est bien, surtout si c'est moins cher. »

9H47 : visiblement, cette voisine a le sens pragmatique.

9H52 : je traverse la ruelle sous l'œil goguenard du chien du monsieur du n°4 de la rue. Le chien ne dit rien, et son maître encore moins vu qu’il n'est pas dans le coin.

9H52 et 30 secondes : heureusement !

9h54 : j'arrive dans le hall d'entrée de notre copropriété. Une porte s'ouvre.

9H55 : « Enfin ! » s’exclame ma voisine de palier, qui ne me reconnaît visiblement pas (quand vous êtes en uniforme de soubrette, on ne regarde pas votre visage) jette un coup d'œil dans le carton. Déjà elle agrippe les pots de sauce tomate. « J'en avais commandé trois ! Et les pâtes, c'est pas cette marque ! Bon, tant pis, ça ira comme ça, mais votre patronne elle arrête pas de se gourer ! Au prix qu'elle vend sa marchandise au Spar, elle pourrait faire attention ! »

9H57 : une autre porte s'ouvre. Une locataire de passage pour les vacances m'interpelle : « Madame, mon chien a fait pipi dans le hall, vous pouvez nettoyer, s'il vous plaît ? »

9H58 : non mais, son studio, elle croit qu'elle l’a loué dans un 5* ?

10H00 : ma voisine, qui ne me reconnaît toujours pas, revient avec un pot de confiture aux myrtilles. « Au fait, votre patronne a mis ça dans ma commande, la dernière fois. Je déteste les myrtilles ! Dites-lui bien que moi, c'est framboise ! »

10H05 : va falloir sérieux que je m'explique avec la dame du Spar. Entre les confitures, les spaghettis, les sauces tomates et les vieilles ronchonneuses, ça va être gai !

10H08 : la propriétaire du chien rouvre sa porte et me tance de nouveau : « S'il vous plaît, quand vous lavez le hall, surtout pas de produits senteur pins tropicaux, ça me donne mal au crâne. »

10H09 : vos désirs sont des ordres, Mme la Marquise… dans vos rêves !

10H11 : t’façon le Spar, je m'en fiche, j'y vais jamais !

10H13 : j'essaie d'arriver, enfin, de rentrer chez moi, quand damoiselle à son toutou revient à la charge : « au fait, Toutou déteste l'odeur du citron. Si vous pouviez éviter aussi… »

10H13 et trente secondes : je la fixe sans un mot.

10H13 et cinquante secondes : « pour laver le hall, je veux dire » qu'elle insiste.

10H14 : à mon tour de plonger le regard dans mon carton de courses. Une attaque d'estivant par lancer de plaquettes de chocolat fourré caramel en pleine tête, c'est interdit par le règlement ?

10H15 : j'arrive enfin chez moi.

10H15 et trente secondes : enfin, chez nous.

10H16 : « Ça s'est bien passé, mon cœur ? » s’enquiert mon mari.

10H17 : « Pourquoi ça se serait mal passé ? »

10H17 et trente secondes : « Oh, comme ça… ».

10H18 : « Je vois pas ce qu'il y a de compliqué à se promener affublée en soubrette. »

10H21 : « La vache ! » lâche mon neveu en entrant dans la pièce.

10h21 et douze secondes : « Où ça ? »

10H presque 22 : « Je veux dire : waouw ! Tatie. »

10H23 : « Waouw ! Waouw ! » enchérit ma nièce qui débarque à son tour. « Tatie, je peux te prendre en photo et te mettre sur mon mur ? »

10H24 : « Hein ? », « Mon mur FB, Tantine, atterris ! »

10H25 : « Ah oui, bien sûr ! » (Mon Dieu, je suis déjà trop âgée pour ne pas avoir tilté illico !)

10H26 : « Really, je peux ? Trop cool ! »

10H26 et demie : « Heu, non, je veux dire. »

10H26 et quarante-cinq secondes : « Tantine, t’as dit oui ! »

10H27 : « Non, j'ai dit non. »

10H28 : ma nièce me regarde d'un air bizarre, genre « pas la peine d'essayer de faire ta folle en t’habillant comme une barge, si c'est pour être aussi coincée. »

10H30 : « T'as pas pris de sauce tomate ? » demande mon mari. « Ni d'ananas en boîte » ajoute mon neveu. « Beurk, je déteste la confiture de myrtilles. » enchérit ma nièce.

10H32 : « T'as embarqué les courses de quelqu'un d'autre ? » insiste mon mari.

10H34 : « À quelle heure je dis à mes copains de venir ? » lance mon neveu. « Comment ça, tes copains ? » « Ben, ta tenue. Tu cuisines, et tu nous organises une teuf ce soir. C'est bien ça, le programme, non ? »

10H36 : mon mari se marre en douce dans son coin.

10H38 : suite à mes dénégations, mon neveu rétorque que c'est nul d'être attifée ainsi, si c'est pas pour organiser une teuf.

10H39 : et lui servir de domestique pour ranger sa chambre, je suppose ?

10H41 : pas de teuf ! J'explique aux charmants enfants de ma sœur que ma tenue c’est pour écrire un article.

10H44 : « Ah, ben, c'est pas maman qui ferait un truc pareil ! »

10H45 : vu comme je connais ma sœur, c'est sûr.

10H45 et demie : mon mari se marre toujours en douce.

10H48 : ma nièce ose me dire que ça craint d'être habillée comme ça JUSTE pour écrire un article. Il y a plein de filles qui écrivent des blogs super et qui se fringuent normalement.

10H50 : j'écris pas un blog, j'explique.

10H51 : ma nièce rétorque que, oui, mais quand même…

10H55 : je remarque que personne ne m'a proposé de ranger les courses, enfin, ce qu'il en reste. Heureusement, après le déjeuner, ce sera l'heure de la sieste, je pourrais faire une pause dans mes déambulations de soubrette.

10H57 : mon mari me fait remarquer que si je crois que mon uniforme va lui donner des idées crapuleuses pour la sieste, je me goure.

10H59 : comme si c'était le sujet !

11H05 : ma nièce semble avoir pitié de moi, elle me demande si je suis vraiment obligé de m'humilier ainsi pour écrire une bafouille.

11H08 : qui a dit que je me sentais humiliée ? On peut être sublime en tenue de soubrette.

11H15 : je reçois une pub du Spar sur mon Smartphone. En ce moment, promotions sur la sauce bolognaise et les détergents senteur pins tropicaux. C'est la locataire du studio qui va être contente. Et si je lui en faisais livrer une caisse ?

11H16 : genre, sans bouchons, les flacons de détergent.

11H20 : ma nièce suggère que je pourrais me contenter d'écrire un article en utilisant le clavier de mon ordi, sans avoir besoin de me déguiser.

11H21 : « Un article intelligent, tu vois, Tatie. »

11H24 : ma nièce dit que si j'en ai marre de l’ordi en vacances, je peux aussi écrire mon article avec un stylo de crayon, comme au bon vieux temps.

11H25 : un stylo de crayon ? Misère ! Ils n’ont vraiment connu que l’écriture clavier, ces gosses ?

11H26 : « TON bon vieux temps, Tatie. » (genre, à l'époque paléolithique).

11H26 : je réponds à ma nièce que si elle connaissait la joie de choisir sa plume, son encre, son papier, elle écrirait plus souvent des cartes postales à ses proches, plutôt que de se contenter d'envoyer des SMS.

11H30 : mon neveu intervient : sa sœur et lui envoient plein de cartes postales, l'été, et pour le jour de l'an.

11H32 : juste virtuelles, les cartes.

11H35 : mon neveu demande si je compte aller à la plage dans cette tenue (il fait une température estivale pour la saison !)

11H36 : normalement, oui, si je veux jouer le jeu jusqu'au bout. Mon mari se marre une fois de plus.

11H40 : personne ne semble convaincu. Il paraît que j'ai pas trop l'air d'avoir envie d'aller à la plage en soubrette.

11H50 : mon mari annonce qu'en attendant que je me décide, il va relire Le Monde.

11H51 : en entier, oui, il me connaît, il a le temps.

15H : le déjeuner et la sieste m'ayant aidée à réfléchir, je me dis, que, de toute façon, je n'aurais jamais le talent des journalistes du ELLE, alors autant en rester là et aller à la plage en maillot de bain.

15H02 : en tenue normale, quoi.

15H05 : ma nièce s'inquiète. Une carrière fabuleuse ne va-t-elle pas me passer sous le nez ?

15H06 : mon neveu se demande ce que je vais faire de mon uniforme après. Je vais le recycler ?

15H06 et vingt-huit secondes : mon mari et moi on échange un regard étonné. Qu'est ce qu'il a comme idée derrière la tête, ce môme ?

15H10 : ma nièce insiste. Je devrais peut-être garder mon uniforme pour aller à la plage, et noter les réactions de nos voisins de fouta.

15H11 : je soupçonne la Miss de vouloir se payer une bonne tranche de rigolade à mes dépens.

15H28 : c'est décidé j'enlève le haut.

15H29 : le bas aussi.

15H30 : non, pas devant neveu et nièce, j'ai pas encore perdu la cervelle.

15H32 : je monte dans ma chambre, je me change et redescends en maillot (divin) prête à partir à la plage avec ma tribu.

15H35 : tout le monde se demande si je vais supporter l'échec.

15H40 : tant pis pour ma future carrière de Elle writer. Une après-midi au soleil au bord de l'eau avec ma petite famille vaut bien tous les jobs en or du monde, non ?

15H42 : Si ?

 

 

ÉPILOGUE.

16H15 : « Tatie, pourquoi t’as glissé ta tenue de soubrette au fond du sac de plage ? »

16H16 : « Heu, why not ? L'inspiration, on sait jamais quand elle arrive, hein ! »

16H18 : mon mari m'enlace et m'assure que j'ai été très courageuse.

16H19 : si, si.

16H20 : pis, je les ai bien fait rire, quand même.

16H21 : mon neveu et ma nièce confirment en se marrant.

16H23 : « Ouais, Tatie, t'étais super. » Et si j'ai d'autres sujets aussi poilants et qu’ils peuvent me mettre en tofo sur leur FB, ce serait encore méga plus génial.

16H25 : surtout s’ils ajoutent un lien sur leur Twitter ! enchérit mon neveu.

16H30 : j'en ai trouvé un, de prochain sujet : comment étriper sa tribu sans en avoir l'air ?

16H32 : mmm, j’aurai peut-être besoin d'une cagoule relookée Vuitton pour ce futur article, non ?